Ego 4

Ego4 ! [E]crin des [G]ouffres et de l'[O]r - 1 entité poétique, [4] auteurs (F.G.W.C) Poésie en vers ou de verre brisé, désillusion et élévation, irrévérence et nonchalance, prose aérienne ou aencrée dans les entrailles, le maudit et l'espoir, beat et beatitude, la beauté et la ruine...
Communauté du verbe et de la vision, à la recherche du vrai, jusque dans l'horreur, le corps, le lâcher prise, l'abject, la démence, la folie, la perte de contrôle et de repères, le jouir!"

11 février 2009


En nuit


Sous les dissipations aériennes, en nuit
l'armistice condamne le sommeil et la peur
aux bourdonnements cerclés de tiède folie
et aux souvenirs anoblis par la torpeur

lorsque d'obscurités émerge vacillant
une étincelle de vécu
qui éteint belle l'effarant
l'illusion bestiale s'efface, trop aiguë

Oui, il résonne encore, il vibre imperceptible,
il entend ses sangs forts à présent irascibles

C'est l'écho comaté de caresses griffées
les artères telluriques qui s'entrechoquent
c'est le feu intangible et la sève accouchée
d'un séisme affamé au contour équivoque

Il touche encore le sol, il boit encore au ciel,
quand Personne lui est frère, il s'émeut sensoriel

C'est la nacre d'après, l'insensé y est loi
les sens en flottaison dévêtus y sont proies
les droites, les angles, subreptices, l'éclairent
défont ses absences et replient ses envers


Par la gueule d’amnésies promises, dressé
Il insulte la fuite qui s’échappe obstinée

F.



20 juillet 2008


Mémoire des falaises


[il y a trois sortes de gens, les morts et les vivants et ceux qui sont en mer.... -Aristote- ]

Poisse volumétrique où l'absence me nargue
et le viol incertain d'une corde de harpe
un seuil, ou une aurore, perfection insensible
me viennent tel un oubli, comme un marais faillible.

Masses incontournables, étrange pesanteur
cérémonie fugace aux crissements frondeurs
oyez mânes des ombres cet appeau-astre éteint
glissant sa frénésie sur mon masque de tain


Dieux de granits, ayez pitié
De leur vocation de parure (*)


Ils sont vêtus de vent, d'absolution tranquille
ces vaisseaux anonymes, ces faisceaux démunis
écartelée furieuse se torture ma bouche
aux ressacs aux jusants je me livre, farouche

Ce viride éphémère, algues fières, goémon
un empire qui s'ébauche, puis expire, furibond...
ne fais pas de manières, fillette aux seins-cobra
houle tes reins amers, offrande à Lemanja.


Fêlure hyperbolique aux vagues éminentes
vert-de-gris prophétique, rouille, brouille, spumante
coquillages broyés à la mémoire fragile
rivages en pointillés aux desseins immobiles



thy rope of sands...





~ W ~





(*) léo - La Mémoire et la Mer



29 mai 2008


La fuite du crabe


D’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours rêvé d’être un poisson. Pas l’un de ceux qui s’ébroue dans l’embrun salé, à la trajectoire définie par les courants. Non, plutôt un petit d’eau douce, un modeste, un qui vivote dans de l’eau stagnante et qui survit au cœur des saisons sèches dans une flaque de vase, une flaque aux contours rassurants et définis. La fascination aquatique est telle que parfois, assis au bord d’un étang à compter les bulles en surface, je suis saisi d’une envie soudaine et impérieuse… plonger, plonger encore mon visage de la surface à la couche de vase, faire taire mon élément d’obsession et le noyer une fois pour toute. Je n’en ai pourtant jamais eu le courage.

Cette tendresse pour la profondeur est tout relative et, il faut bien l’admettre, elle prend de temps à autre l’aspect d’une jalousie tenace, teintée d’une envie peu religieuse, contre tout ce qui aborde le monde avec le calme naturel de la confiance en soi.

En ce moment d’ailleurs je ressemble davantage à un crabe qui croupit dans une crevasse à marée basse. Je suis allongé depuis un temps indéfini, couché sur un matelas jauni, posé à même le sol et comme tous les jours au premier réveil qui se confond avec la nuit je me connecte à la grande farce virtuelle pour y contempler un reflet aseptisé, celui d’un homme sans âge, sans ride, sans odeur, un ersatz d’homme, un fantôme tout juste bon à nourrir les fantasmes tristes et secs des voyeurs assis de l’autre côté de la barrière de pixel. Cette habitude quotidienne me rassure plus qu’elle ne me nourrit, elle me conforte dans l’idée que je suis mieux ici, cerclé par quatre murs, à maîtriser une destinée dictée par l’assurance des doigts sur le clavier, que dehors, là où les yeux et les lèvres sont exposés au sel et au vent d’une vie fourmilière. Finalement peu importe les canettes de bière éparpillées sur le sol, peu importe les couches de poussière qui s’amoncèlent dans les coins comme des tables de chevet. Peu importe l’odeur de tabac froid conjugué aux relents de moisissure. Peu importe les murs lézardés et les velux toujours fermés. Le truc c’est que je m’en fous, je suis là étendu comme un cadavre sec, dépourvu d’émotion jusque dans la pupille rouge. Je fixe un point comme je pourrai en regarder mille, je suis vide, vague et c’est tout.

Un matin j’imagine que je ne me lèverai plus. Ce qui me reste d’amis dit que je suis dépressif. La semaine dernière, ils sont venus à deux, ils ressemblaient à des gars qui vont faire un truc qu’ils n’aiment pas. Mines sérieuses et ton grave, ils m’ont servi un discours qui avait le goût d’un plat préparé sorti trop tôt du micro-onde.

- On est venu te parler, ont-ils dit, juste après que j’ai replongé dans le lit, la porte toujours entrouverte.
- Je m’en doute.
- Il faut que tu te reprennes mon vieux, tu vas finir par perdre tous tes potes.
- Oui enfin vous êtes encore là non ? Un grand vide s’est installé avant qu’un jugement ne retentisse claquant comme une langue dans une gorge sèche.
- C’est elle ou c’est nous.
- Elle est folle. Faut que tu l’acceptes, a surenchérit le plus petit des deux.
- Mmm.
- Bon allez maintenant tu te lèves et on va faire un tour en forêt.
- Quoi ?
- Faut que tu te changes les idées.
- Non mais vous êtes dingues ou quoi, il fait – 15°.
- Justement ça va te faire du bien un peu d’air frais, a asséné le plus grand des deux.
- Ca va les gars, je vous assure. J’ai juste besoin d’être un peu seul. Seul, la porte fermée et la pièce vide, vous comprenez ?

Ils sont partis comme ils étaient entrés, en cherchant une sortie là où ils n’y avait de toute manière aucune issue. J’étais gêné pour eux autant qu’ils devaient être désolés pour moi. Au bout du compte et en dépit des distances qui se creusaient, on partageait encore quelque chose, une empathie mutuelle. Les amis ça devrait agir sur le moral comme un aquarium, à l’instar d’une thérapie relaxante basée sur le silence et l’agréable sensation du mouvement lent.



Allongé sur le dos, les mains jointes dans la nuque, j’ai fermé les yeux et je suis retourné en arrière, loin, comme à la source de tout. Je suis remonté dans la vallée des première fois et là je l’ai entendue m’appeler, avec sa petite voix aigue et délicate, je l’ai revue devant le porche, attendant que je sorte de la voiture, « viens » murmuré, trépignante.

Chaque année c’était la même danse de l’impatience… Elle riait comme on respire et faisait danser autour de son teint halé ses longs cheveux lisses, noirs de geai. Je lève le visage vers elle et je la revois encore dans le cerisier. J’y suis retourné il n’y a pas si longtemps. Je ressentais encore la même joie à y grimper, à vouloir m’éloigner du sol et à y ramasser mes souvenirs comme on raflait les cerises. Les branches avaient le poids des ans mais elles tinrent bon. Ca n’avait plus la même saveur et je me suis trouvé con en fait mal installé sur un arbre pourrissant.
Chut, tais-toi… Il y a une main dans le dos qui frôle et gratte, c’est cette main bon dieu le chaînon. Il y a aussi le premier baiser dans le champ derrière la résidence, les appels craintifs de sa mère hurlant après elle depuis la fenêtre. Je les revois eux aussi, elle élancée, les cheveux rabattus en chignon, lui la moustache fière, tous deux aussi beaux que des rois depuis les tranchées de l’enfance.

J’ouvre les yeux pour mieux me souvenir. Je continue à la voir, distinctement. Nous sommes dans la vallée de la Vésubie, au bord d’un étang rempli de truites. Elles sont affamées, acculées dans un coin près du filtre à eau, énervées à se bousculer pour crever quand tu lances ton hameçon, et dans un dernier soubresaut elles se déchirent les branchies en se disputant le ver. Elle sourit, enfin je crois. Bon dieu, tout disparaît si vite… Faudrait tout écrire. Elle est dégoûtée peut-être, la tête de la truite frappée sur le sol pour faire taire ses ondulations, éclatée comme il se doit par la main meurtrière de mon grand-père, de ses mêmes mains qui égorgèrent dans les rizières de l’Indochine des ennemis au dos vérolé de sangsues.

J’oublie en fait, je fais semblant que non, mais ça s’efface, ça se fane et s’évade. Ce ne sont toujours que les mêmes traces de mémoire dans lesquels on remarche indéfiniment, jusqu’à ce que ça ne soit plus qu’une forme indistincte et remodelée qui n’a finalement plus rien de vrai.

Elle est partie un jour de juillet ou de juin. Je n’en ai jamais rien su. Je l’ai entendu dire, à la dérobée, je l’ai volé à la bouche de ma grand-mère, caché derrière une porte d’ombre. Tombée le jour de son douzième anniversaire, droite comme un i qu’elle disait. Et toutes ces années, j’ai pensé qu’elle avait choisi de ne plus venir m’attendre sur le perron de la résidence, j’ai imaginé qu’elle avait fait ses valises, j’ai cru leur mensonge. Et le temps passant, j’ai aimé d’autres âmes, plus souvent des corps d’ailleurs, j’ai fatigué mes mains sur des peaux partagées par d’autres, sans souci d’exclusivité. J’ai cherché des regards tristes, parce que sans le savoir je voulais retrouver ses grands yeux figés.

S’en aller à présent. Repartir de là-bas, repartir là-bas, et oublier son dernier regard quand un matin elle a refusé de me dire au revoir. C’est la dernière fois que je l’ai vue, devant le restaurant de ses parents, sur le parking devant le remonte-pente. Je serai incapable de dire si j’ai ressenti de la peine et quand plus tard j’ai appris, je ne me rappelle plus si j’ai eu de la peine. Aujourd’hui pourtant j’en ai, les yeux ouverts couverts de larmes quand je revois son petit visage brun d’enfant du soleil et que son prénom se promène encore dans ma mémoire, sa main dans mon dos.

G.



16 mai 2008


Porno-Traffic


Lumière virale, zénithale de quelques néons blêmes griffés aux chiures de mouches :
A l’arène vide du cabaret sauvage, au vide de l’évocation, la lumière a ouvert ma gorge, et a noué en moi l’innocence burinée, saudade musée en psaumes n’épargnant nulle goutte qu’écoperont mes cils, frondaison carnassière aux ankyloses scissiles.

A peine un frôlement dans les limbes de soie, et le couperet se glisse au delta aurifère, la tomenteuse égide barrant le monastère aux tièdes confluents : ils tournent mille fois autour de moi, en vagues d’impro, sessions fugaces, cordés-accords, potions tragiques passées aux tamis des nuits rances, philtre débours, corpus geignant : « chérie, c’est du porno, tu n’as même pas à dire oui. »

Sous l’ombre naissante de l’avant-garde, ils greffent leur chair à mes crevasses,
me griffent d’un regard désinvolte, fièvre martiale, trait diagonal et j’oppose à ces yeux mes suppliques inaudibles d’odalisque pudique, qui les font rire -c’est juste pour faire languir, disent-ils, réjouis- Ils croient connaître par cœur mes mines de chatte gourgandine, et mes airs ingénus de Barbie barbouillée, mes râles d'esclave Slave, perdue...

Color climax, techni’clamor, qu’importe ici le son n’a pas d’odeur, le sang pas de valeur, c’est le porno, c’est théorique…
Sur leurs bouches grisée par le sang s’infiltre l’oxygène évident : c’est beau c’est bon c’est le porno.

Je hurle mes venins, mes urgences, les engloutis dans mon absence ; je quitte la terre, abîme les cieux, poupée onctueuse ointe à l’abject, j’vais pas pleurer, c’est le porno, c’est mon boulot, c’est mon credo.

Faut que j'évite d'ululer comme un oiseau meurtri : c’est pas les mêmes cris, ça fait pas vendre, ou peut-être bien trop, qui sait?
Bébé articulé aux disques éraillés invasion d’orifices, aliénation factice, je geins, gis, grogne et grommelle, la lice au pays du vermeil, tuméfaction des plis souillés, ils me broient la bouche, les seins, me plaquent au sol, murmurant leurs blandices de déments extasiés :

« Mets en branle la machine, fais moi bander, scène d’entrée, c’est du porno, c’est pas pipo ! Et fais crisser mes hanches sur ton bassin de gosse, machinal va-et-vient, ahans réglementaires, barbare abaque suant, mines de poupée morne, souris, oscille, contemple toi, flaccide fiasque de chair turgide, fais comme dans le porno, accouche tes crescendo ! »


L’impatience spéculaire sur leur peau suppliciée, ils exigent des « oui », des chienneries, des frottements, des ahans gras, des moues humides : desserre les cuisses, allez, marie-caprice, fais comme à la télé, ondule ta peau sur le ciment, porte tes phalanges à ta gueule d’ange, en serment d’Harpocrate.

Crampes morflées aux reins zébrés, c’est le fond, la débâcle, aussi confort et nauséeux qu’un rêve de morphine, les gifles claquent, mais sans le son, j’ai fermé mon corps gourd, je m’en suis échappée.

Opacité diaphane, encore un mouvement, endorphines macabres.
Lente, publique à l’extrême, m’opposant aux mémoires d’insolences profanes, je ne cherche plus l’asile dans leurs yeux qui se baissent, c’est du porno, c’est pas pipo !

D'autres me feront, brandis, l’amour par contumace : mon image en mirage, baptême post-cathodique : holocauste de suie, mais là c’est du vrai glauque, coloré au réel. J’entends leurs voix grailleuses, quelque part dans le temps, loin du tempo du sang qui rugit tièdement : je me fais automate aux joues creuses et blafardes ; mécanique aux cantiques inlassables et factices, je tourne, me montre, m’asperge de vices, j’écarquille toute ma peau en reptations poignantes, comme dans la dernière scène, ils abstergent ma plaie, je suis la reine obscène d’un triste conventicule boursouflé de délire.

L’instant est insatiable, l'exuviation magique : le corps en mosaïque, abacules dispersés dans l’enfer parodique, fichée en pal au fond d’une cave, j’ai seize ans et je ne sais plus jouir.


~ W ~